Bienvenue sur le blog de Victor Mac

SOUVENIRS D’ENFANCE

MONTFERRAT

C’est là que tout a commencé. Au début des années cinquante, un jour d’été. Ma première perception de l’existence a été la vision d’un soleil qui aveuglait et chauffait. Et aussi le refus, manifesté et têtu, d’aller me coucher pour faire la sieste.

Première conscience de mon existence dans ce monde et premier sentiment de ce que sera la liberté. Mais en même temps première conscience de ce qui entrave cette liberté à peine entrevue, l’autorité maternelle.

C’était trop tard, le mal était fait. Dès lors ce fut un combat permanent pour découvrir ce qu’il y avait au-delà des jupes maternelles et du cercle restreint de ma famille.

Le monde était là, à quelques pas, immense, rempli de choses et d’êtres étranges mais aussi semblables.

Le cadre était merveilleux et il n’aurait pas pu être plus adapté comme terrain de découverte et pour y effectuer ses premiers pas vers la grande aventure de la vie. 

Montferrat est un petit village du Dauphiné à quelques dizaines de kilomètres de Grenoble près du lac de Paladru.

Le château, le parc et la ferme :

Nous habitions une grande maison faisant partie des dépendances du château de Montferrat. Ce château était bâtit sur un escarpement rocheux en haut d’une colline qui dominait le village et la région. Une ferme et ses dépendances étaient accolées au bâtiment et faisaient partie intégrante de la construction. L’écurie, l’étable, la porcherie, remises et autres locaux d’exploitation étaient situés à l’arrière et à quelques mètres en contrebas sous le château. Le tout était entouré par un parc, des champs et des prés et au-delà par des immenses forêts. Une grande allée bordée d’arbres montait du village en suivant la ligne de crête de la colline et aboutissait à l’esplanade devant le château et la maison où nous habitions. Au bout de cette allée s’était l’inconnu. C’est par-là qu’arrivaient les nouveautés et l’inattendu. C’était un endroit dangereux et je ne devais pas m’y risquer. Gare aux sanctions et à la colère maternelle. 

Un jour, cependant, je m’étais aventuré le long de l’allée et je m’éloignais de la maison. Dans les prés attenants des vaches paissaient tranquillement. Alors que je marchais au bord du chemin une envie des plus naturelle de faire pipi me vint. J’ai sorti ma quequette et en poussant fort je dirigeais le jet vers la vache qui était en contrebas et qui me regardait d’un air étonné. Soudain une fulgurante douleur et des vibrations envahirent mon bas-ventre. Je venais, en pissant sur la clôture, de faire connaissance avec la fée électricité. Je n’en parlais à personne, car on m’avait formellement interdit d’aller sur ce chemin. Jusqu’à ce que je comprenne ce qu’était une clôture électrique j’ai cru avoir subi la sanction d’une justice immanente (ou du moins celle de ma mère) à mon acte de désobéissance. Plus tard, j’ai compris aussi qu’il ne fallait pas pisser sur le museau des vaches. 

Le château et la propriété environnants appartenaient à un Monsieur Bouffier qui habitait Lyon où il exerçait l’honorable profession d’expert comptable. La ferme était exploitée par la famille Durand. Les grands-parents, les parents, le Gaby et l’Yvonne, les deux enfants, le Daniel et la Raymonde, vivaient et travaillaient ensemble. Les enfants, malgré leur jeune âge, participaient déjà, dans la mesure de leurs moyens, aux travaux de la ferme. La Raymonde et moi étions du même âge et nous étions les plus jeunes de la petite communauté qui vivait au château. Nous jouions la plupart du temps ensemble. Le parc qui s’étendait sur le coté droit du château et contournait en parti la colline était notre terrain de jeux de prédilection. Il nous paraissait immense et mystérieux. Un chemin le traversait et des allées le sillonnaient en tous sens. On avait crée et aménagé à différents endroits du parc des univers décoratifs dont chacun dégageait une atmosphère particulière. Il y avait le labyrinthe fait de grandes haies de buis taillé où on aimait se perdre et jouer à cache-cache. La grotte avec sa cascade et son plan d’eau. Elle était entourée de grands arbres exotiques qui cachaient la lumière. Dans la pénombre, l’air devenait étouffant et humide. Il y avait le bassin avec en son centre un jet d’eau. L’eau en retombant dessinait dans les rayons du soleil des arcs-en-ciel. La musique cristalline et rafraîchissante qui s’élevait, invitait, par les jours de grande chaleur, à la baignade. Un jour, nous voulûmes barboter dans l’eau. Alors que nous allions entrer dans le bassin, nous vîmes qu’il était déjà occupé. Plusieurs vipères, couleuvres et autres serpents se contorsionnaient au fond. Apeurés nous avons couru prévenir nos parents. Le combat fut rude pour coincer et tuer ces bêtes immondes qui avaient mis nos vies en danger. Après la bataille le lieu avait retrouvé sa sérénité. Nous étions passés près du drame. Peut-être étaient ce d’inoffensives couleuvres ? Mais nos parents n’avaient pas fait de quartier.

Sur sa partie, la plus élevée le parc était coiffé par une sorte de kiosque à musique tout en pierre. Beaucoup plus tard, j’ai appris qu’il avait été construit sur les ruines du premier château de Montferrat. Sa destination première était peut être d’accueillir effectivement des concerts de musique aux champs. Mais il servait plutôt de lieu de pic-nic et de belvédère, car il dominait toute la région. Souvent, au moment de la chasse, le châtelain ou le père Durand y prenaient l’affût. Ils tiraient le gibier qui s’aventurait hors des futaies et traversait les prés en contrebas. Un jour j’ai accompagné le Gaby à la chasse. On s’y était installé, accroupis derrière la balustrade avec interdiction de faire du bruit. Je suis resté de longues minutes sans bouger, chuchotant à peine, les yeux écarquillés pour essayer d’apercevoir le lièvre ou le lapin qui devait, c’était sur, venir au-devant de son exécution. Il en vint un lapin et le tonnerre éclata. C’était la première fois que j’entendais un coup de fusil de chasse. Jamais je n’aurais imaginé que le tonnerre et la foudre se cachaient dans ce bout de tuyau. Mais ce jour-là, le gibier a échappé à son destin. Apparemment le bruit de tonnerre ne suffisait pas pour le tuer.

Aujourd’hui, je n’ai plus de réels souvenirs de la Raymonde. Comme on me le rappellera plus tard, nous étions toujours ensemble à cette époque. C’est ensemble que nous avons découvert la plupart des animaux de la ferme. A notre jeune âge, il nous était interdit de pénétrer seuls dans les bâtiments où étaient les bêtes. Notre méconnaissance aurait pu provoquer de leur part de dangereuses réactions. Mais nous transgressions souvent cet ordre et nous nous glissions dans l’étable et l’écurie. Dans une atmosphère lourde, humide et malodorante nous cherchions à deviner ce que faisaient ces vaches et ces chevaux qui remuaient dans la pénombre sans trop oser nous approcher. Ces bêtes étaient trop immenses par rapport à notre petitesse. La volaille de la basse-cour était plus à notre mesure. Aussi, nous courrions souvent après les poules et les canards pour essayer de leur enlever quelques plumes de leurs queues. Celles-ci étaient plus belles que celles que nous trouvions dans le poulailler et la volière, car elles n’étaient pas souillées. Mais surtout la résistance que les volailles nous opposaient en faisait toute la valeur. Combien de fessées et de remontrances avons-nous eu pour avoir empêché les poules de pondre ?

Un jour toutes les grandes personnes étaient réunies à l’écurie. Avec la Raymonde, nous nous sommes glissés dans un coin. Le Gaby et une personne que nous ne connaissions pas s’affairaient auprès de la jument qui était allongée sur le flanc sur un lit de paille. On ne comprenait pas ce qu’ils faisaient. Les autres personnes semblaient anxieuses et chuchotaient entre-elles.  Tout d’un coup, un cri retentit. La joie semblait embraser l’assistance. La jument venait de mettre bas un poulain. La chose s’était bien passée. Dans la demi-obscurité, nous discernions un tout petit cheval qui essayait vainement de se mettre debout. Enfin avec l’aide du Gaby il y arriva. Avec ses grandes jambes toutes minces, il était déjà plus grand que nous. Quelques jours plus tard le poulain gambadait auprès de sa mère dans le pré attenant. Il nous était interdit de l’approcher sans être accompagné. Cela pouvait déplaire à la maman cheval surtout pendant l’allaitement. On ne comprenait pas bien pourquoi. Pendant cette période, on nous a fait boire, à la Raymonde et à moi, du lait de cette même jument. C’était une coutume locale. Il paraît que c’était excellent pour la santé. Mais dans mon souvenir cela avait plutôt un goût désagréable comme toutes les purges que l’on me faisait boire régulièrement à cette époque et qui étaient aussi nécessaire à ma santé. Sur la jument, nous y sommes montés dessus avec la Raymonde. En ce temps-là et dans la région il n’y avait pas de grandes exploitations agricoles. Le travail de la ferme était très peu mécanisé. La famille Durand vivait de polyculture. Toutes les ressources de la ferme étaient exploitées : l’élevage, pour le lait et la viande, le blé, l’orge, le maïs mais également les légumes et les fruits. Quand c’était le moment des récoltes, tout le monde s’y mettait et ma famille aidait souvent les Durand. Au bout de la propriété sur la colline, il y avait une plantation de pommiers. Quand les pommes étaient mures, on partait le dimanche pour la journée, on emmenait le manger et tout ce qu’il fallait pour récolter les fruits. La jument était attelée à un grand chariot qui servirait à transporter les paniers remplis de pommes. Comme le champ était assez éloigné, on nous avait assis, la Raymonde et moi, à califourchon sur le dos du cheval. Nous n’étions pas peu fiers en croyant diriger l’animal. Mais on ne devait pas lui faire plus d’effet qu’un moustique. La récolte des pommes, c’était comme un jour de fête pour nous les petits. On tendait un filet sous les arbres et quatre ou cinq personnes le tenaient suspendu à environ un mètre au-dessus du sol. Les pommes étaient gaulées avec de grandes perches et tombaient dans le filet sans s’abîmer. Il ne restait plus qu’à remplir les paniers et à les porter au chariot. Je tenais le filet bien au-dessus de ma tête et je participais ainsi comme les grands au travail. Mais ce qui me plaisait le plus, c’était l’aller-retour sur le dos de la jument pour ramener les pommes à la ferme.

De même, nous faisions la récolte des noix. Dans cette région du Dauphiné, les noix sont, depuis toujours, une ressource importante. Après la récolte et pendant plusieurs jours les familles se réunissaient le soir dans la cuisine de la ferme pour enlever à la main le brou qui entoure les coquilles. Les doigts restaient ainsi teintés de marron durant plusieurs semaines. C’était pendant ces soirées que les grandes personnes racontaient des histoires en buvant de la gnôle. Nous les petits nous refusions d’aller nous coucher pour les écouter. Pour justifier notre place autour de la table nous nous cassions les ongles à ‘’écorcher’’ les brous de noix aussi vite que les grands.

A cette époque certains travaux agricoles nécessitaient la participation de l’ensemble de la collectivité. Toutes les fermes s’aidaient les unes les autres. C’était aussi l’occasion de faire la fête. Le battage du blé était un jour de grande fête. Pour nous les petits, c’était aussi un jour de spectacle.

Dans la cour, derrière le château, on installait une immense machine montée sur roues. La batteuse. Elle était toute en bois avec quelques parties métalliques. Elle ressemblait à un long tombereau. Sur le côté, une poulie était entraînée par une grande courroie reliée à un tracteur qui fournissait l’énergie nécessaire au fonctionnement du monstre. Car c’était un monstre qui faisait un bruit d’enfer, rythmé comme le battement d’un cœur et la respiration accélérée que l’on a lorsque l’on a beaucoup couru. Un monstre vorace, qu’une demi-douzaine de personnes s’échinait, avec frénésie, à nourrir en lui ingurgitant des bottes de blé. Monstre encore, car il risquait à tout moment de happer le bras de l’homme qui lui enfournait les bottes jusque dans la gueule. On racontait que l’année précédente il avait mangé la moitié du bras de l’Emile de la ferme voisine. Avec la Raymonde, nous nous étions mis à la fenêtre d’une pièce qui donnait sur l’arrière du château et qui dominait la cour. Nous admirions le spectacle. Tous ces hommes et femmes qui tournaient autour de la machine dans un ballet parfaitement organisé. Il y avait ceux qui apportaient les bottes de blé à la machine, ceux qui remplissaient les sacs de grains et les transportaient dans le grenier, ceux qui récupéraient les bottes de paille pour en faire une meule dans le coin de la cour. Dans le bruit, la chaleur et la poussière les hommes travaillaient torse nu et étaient dégoulinant de sueur. Les femmes étaient aussi légèrement vêtues. La sueur en collant leur combinaison à la peau faisait apparaître le contour intime de leur poitrine et de leurs cuisses. Les hommes, en riant, lançaient des remarques salaces et tous semblaient heureux. Nous étions chargés avec la Raymonde d’apporter à boire à ceux qui travaillaient à la batteuse. Ce jour-là leur soif était inextinguible. Les hommes buvaient du vin rouge. C’était une piquette locale, râpeuse, pas trop alcoolisée mais qui tachait beaucoup. Les femmes, avec plus de sagesse, mélangeaient le vin avec de l’eau. Les bouteilles avaient été mises à rafraîchir dans l’abreuvoir où l’eau coulait en permanence. Nous avons passé la journée à essayer de rassasier la communauté laborieuse sans y parvenir. Le vin était considéré comme une nourriture très importante pour les travailleurs de force. Des jours comme celui-ci ils dépensaient beaucoup plus d’énergie que d’habitude. Le soir, tous les visages étaient rouges enluminés par l’effort, le soleil et le picrate. Je n’ai pas le souvenir de cette fin de journée, j’étais tellement heureux mais fatigué que je me suis endormi bien avant que la fête se termine.

La grande maison :

Nous habitions une grande maison située de l’autre côté de l’esplanade du château. Elle avait été occupée dans le passé par un membre de la famille du châtelain. Elle comportait de nombreuses pièces. Nous y vivions très à l’aise bien que nous ne les occupions pas toutes. Il y avait notamment une grande bibliothèque qui contenait beaucoup de livres, certainement des milliers et dont certains, les plus anciens, étaient reliés de cuir. Les meubles étaient d’un style ancien patinés par le temps. Secrétaires avec des lampes à abat-jour de couleur verte, fauteuils et canapés de cuir, escabeaux pour atteindre des rangées de livres jusqu’au plafond. Il y régnait l’atmosphère de tranquillité et sérénité d’un sanctuaire dédié à la lecture. Il m’était interdit d’y pénétrer, car cette pièce était réservée aux gens du château. A cette époque je ne savais pas encore lire et les livres ne m’intéressaient pas. Mais cette grande pièce est toujours restée présente à mon esprit comme la bibliothèque ‘’idéale’’ même si je sais aujourd’hui que je l’ai sans aucun doute trop idéalisée. J’aime les livres et j’ai comme un sentiment de regret de n’avoir pas exploré et découvert toutes les richesses qui s’y trouvaient certainement.

Nous étions nombreux à vivre sous le même toit. Il y avait là mon père Louis, ma mère Assunte mais que tout le monde appelait Victoire, ma sœur Marie-Josephine qui était plus âgée que moi d’une dizaine d’années et les deux plus jeunes frères de mon père, mes oncles Mario et Philippe. Nous vivions, tous ensemble, comme une tribu. Comme j’étais le petit dernier, je bénéficiais de la sollicitude de tous. La cuisine était la pièce principale où nous demeurions la plupart du temps. Elle était immense, du moins dans mon souvenir, avec une très grande cheminé où sinon un bœuf un cochon aurait pu y cuire entièrement et à l’aise. Un système complexe d’engrenages, de poulies et de contrepoids permettait de faire tourner les broches. 

Un soir d’été ma mère me faisait prendre un bain dans une grande lessiveuse au milieu de la cuisine. Le temps était lourd. La chaleur étouffante et l’air chargé d’électricité. Un orage menaçait. Enfin, il éclata, apportant avec la pluie une fraîcheur bienfaisante. Les fenêtres étaient ouvertes pour créer un courant d’air.  On entendait, au loin, le grondement du tonnerre qui se rapprochait. Soudain un bruit effroyable, comme un déchirement suivi par un sifflement aigu, envahit nos oreilles. Une boule de feux poursuivie par une traînée jaune surgit à travers une des fenêtres. Tournoyant sur elle-même elle zigzaguait dans tous les sens comme si elle cherchait une issue pour s’échapper de cette cuisine. Et aussi soudainement qu’elle était apparue, elle a disparu en s’enfuyant par la grande cheminée. Tout ceci se passa en beaucoup moins de temps qu’il ne faut pour le dire. C’était la foudre qui nous avait rendus visite. Un silence très pur et très dense s’installa alors que nos oreilles résonnaient encore du fracas du météore. Pendant plusieurs secondes personne ne put prononcer une parole. Tout semblait tétanisé et figé sur place. Après ce moment de stupeur, mes parents se sont précipités vers la cheminée pour voir par où était sorti la foudre. Une inspection des personnes et des biens a été faite. Tout était intact et rien n’avait été dérangé dans la maison. Et moi je n’avais pas bougé de ma lessiveuse. Quand l’orage se fut éloigné nous sommes sortis pour voir à l’extérieur. A coté de la maison, il y avait un très grand pin. La foudre était tombée dessus et ensuite entrée dans la cuisine par la fenêtre ouverte. Tout un côté de l’arbre avait été brûlé du faîte jusqu’au pied. La discussion a été animée et toute la soirée on raconta beaucoup d’histoires d’orage et d’éclair. On me prodigua mille conseils sur les dangers de la foudre. Ce fût la première fois et la dernière fois à ce jour que je vis la foudre d’aussi près. En tout cas, en prenant mon bain.

Un autre soir d’été cette même cuisine a été le théâtre d’une véritable épopée. Un essaim de frelons en folie envahit la pièce en entrant par la fenêtre. Plusieurs centaines d’insectes tourbillonnaient, du sol au plafond, en faisant un bruit de moulin à café électrique. Nous avons été obligés de fuir en nous protégeant le visage. La situation était sérieuse. Comment se débarrasser de ces bestioles ? Mon père et mes oncles se sont alors caparaçonnés en s’emmitouflant dans plusieurs couches de vêtements. Ils se mirent un chapeau, un foulard devant le visage et des gants. Après s’être armés de torchons et ainsi que des chevaliers ils partirent chasser le frelon. Aux exclamations, jurons, cris de douleur, bruits de meubles renversés et de vaisselle cassée, nous savions que la lutte était acharnée. Après plusieurs minutes et quelques piqûres, la bataille a semblé se calmer. Les frelons avaient été chassés ou tués. Ma mère et ma sœur sortirent de la chambre où nous nous étions réfugiés pour aller soigner les combattants. Des compresses de vinaigre était le meilleur remède contre les piqûres. Apparemment, elles étaient nombreuses, car tout le vinaigre y est passé. Pendant les soins, j’écoutais, émerveillé par tant de courage et de stoïcisme devant la douleur, le récit épique de la bataille contre les frelons.

Un jour, un de mes oncles ramena un chat qu’il avait trouvé sur la route. Il était tout petit et tout noir. Il a été le premier et seul animal que nous avons eu dans la maison. Très vite il est devenu ma propriété, mon jouet, mon compagnon. A l’époque, je partageais une chambre avec ma sœur. Le soir, lorsque j’allais me coucher, ma mère prenait la précaution de chasser systématiquement le chat de la chambre et de bien fermer la porte. Elle avait une hantise : que le chat m’étouffe pendant la nuit. Les chats avaient la réputation de rechercher, pour dormir, la chaleur et la douceur des lits avec des enfants. Ainsi, sans le vouloir, ils pouvaient les étouffer pendant leur sommeil. L’affection et la fidélité de Minou à mon égard étaient grandes. Chaque nuit, il allait roder et chasser dans la campagne alentours. Mais tous les matins il venait s’asseoir sur les escaliers juste derrière la porte de ma chambre pour attendre mon réveil. Un matin il n’était pas là à m’attendre et ne parut pas de la journée. Ni le lendemain et ni les jours suivants. Je ne voulais pas admettre sa disparition et j’espérais chaque matin son retour. Quelques temps plus tard pendant un repas, pensant sans doute que j’avais oublié l’affaire, j’entendis un de mes oncles dire que mon chat avait certainement été attrapé et mangé par le garde-champêtre du village. C’était, de notoriété, son plat préféré et quasi quotidien. Mangé du chat, à cette époque, ne me paraissait pas quelque chose d’extraordinaire. On mangeait bien des poules et des lapins. Par contre ce qui était aberrant,  c’était de manger ‘’mon chat’’. Alors, j’imaginais le garde-champêtre comme un être redoutable ressemblant à l’ogre du Petit Poucet. J’espérais surtout ne jamais le rencontrer sur mon chemin. Vers cette époque, mon oncle Philippe rapporta à la maison un hérisson qu’il avait ramassé sur le chemin. Pour le transporter sans se blesser, il avait enroulé son blouson autour. Drôle d’animal dont la fourrure empêchait la caresse. Mes oncles émirent l’idée de le manger. Ce qui était moins drôle. Ils affirmèrent que le hérisson rôti était un met des plus fin et au goût exquis. Plat préféré des bohémiens, tziganes, romanichels et autres gens du voyage. La discussion devint animée quand ils essayèrent de persuader ma mère d’apprêter et de cuisiner la bestiole. Devant son refus obstiné, ils décidèrent de se lancer seuls dans cette aventure. L’aventure était le mot juste et ça commença lorsqu’ils voulurent le dépiauter. Après l’avoir tué d’un coup de marteau ils l’ébouillantèrent pensant ainsi adoucir les piquants et l’écorcher plus facilement. Mais même mort et ébouillanté l’animal se défendait toujours et les piquants piquaient. Pour éviter une déroute devant ma mère ils abandonnèrent les ustensiles de cuisine usuels pour utiliser leurs propres outils professionnels. Alors, avec des pinces, des tenailles et beaucoup d’acrobaties, ils arrivèrent à l’écorcher et à récupérer de quoi faire un petit fricot.  Si l’apprêt fut périlleux la cuisson fut plus classique. Une fois le met servit dans nos assiettes, sauf dans celle de ma mère qui restait fidèle à son aversion pour le hérisson, l’appétit semblait avoir disparu. Toujours par bravade, mon père et mes oncles goûtèrent  du bout des lèvres. Ce n’était pas aussi exquis qu’on le prétendait. Certainement, on n’avait pas su l’accommoder comme il fallait. Devant tant de mauvaise foi ma mère resta impassible, car elle savait qu’avec ses plats, dès lors, elle triompherait toujours. Une autre aventure culinaire dont le héros a été mon oncle Mario et qui est restée célèbre dans la famille. En plus de ses activités, mon père faisait offices de gardien et s’occupait de l’entretien du château. Quand les châtelains y résidaient, ma mère préparait et cuisinait habituellement leur repas. Un jour, ma mère est tombée exceptionnellement et brusquement malade. Elle a dû interrompre son travail et n’a pu terminer la préparation du repas en cours. Il restait à cuire le riz qui devait accompagner la viande. En suivant les recommandations de ma mère mon oncle Mario accepta de prendre la suite. Dans la cuisine du château, il trouva sur l’évier une grande marmite contenant du bouillon. Il fit cuire le riz dedans. Il s’occupa ensuite à faire le service à table. A la fin du repas, la châtelaine remercia et complimenta mon oncle pour l’excellent repas et notamment sur le plat de riz qui avait été servi. Elle n’avait jamais mangé un riz aussi onctueux et parfumé. Mon oncle, tout fier, rapporta les propos de la châtelaine. Ma mère, intriguée, lui demanda des précisions quant à la fameuse marmite contenant du bouillon. Elle ne se souvenait pas en avoir préparé. Après quelques explications, elle comprit. Horreur ! Son beau-frère avait utilisé le récipient dans lequel elle faisait habituellement la vaisselle et qui contenait encore l’eau sale et graisseuse de son dernier lavage. La fierté de l’oncle disparut comme par enchantement et la consternation s’abattit sur la famille. Quelles seraient les conséquences si les châtelains tombaient malades ou s’ils apprenaient comment le riz avait été cuit ? Ce n’est que quelques jours plus tard que l’on put sourire de cette histoire. Aucun drame n’avait surgit seul restait le gag.

A propos de l’oncle Mario un autre de ses exploits fut quand il partit acheter une voiture à Grenoble. A cette époque, mon père et mes oncles se déplaçaient essentiellement à bicyclette. Bien souvent sur des distances supérieures à cinquante kilomètres. Les voitures étaient encore rares. Quelques mois auparavant mon père avait eu un accident de la route. Il partait de très bonne heure le matin et se rendait à son travail à vélo. Un jour on trouva mon père inanimé sur le bord de la route. La police supposa qu’il avait été renversé par un camion. Car, manifestement heurté par un véhicule et comme celui-ci ne s’était pas arrêté, on partit du principe que seul un camion avait pu renverser le cycliste sans que le chauffeur s’en aperçoive. On ne retrouva jamais le chauffard ni le véhicule. Mon père avait une fracture du crâne. Il est resté plus de trois semaines dans le coma et a fait ensuite un long séjour à l’hôpital. Donc, quelques mois plus tard, la famille décida d’acheter une voiture. Ça sera une 2CV qui était la voiture vedette de l’époque, robuste et économique. L’oncle Mario qui était le seul à posséder le permis de conduire les automobiles fût mandaté pour effectuer l’achat. On avait économisé l’argent nécessaire et un beau matin, la somme en poche, il partit en autocar à Grenoble pour acheter et ramener la populaire 2CV. Dès le milieu de l’après-midi, toute la famille s’était mise à scruter le chemin reliant le château au village par où devait arriver la fameuse voiture. Les heures d’attente se firent longues et s’étirèrent jusqu’au dîner. Pour expliquer le retard les hypothèses allaient bon train. Ma mère, traumatisée et dramatisant, parlait d’accident. Mon père, quant à lui, penchait pour la panne. L’oncle Philippe soutenait qu’une 2CV, de plus neuve, ne tombait pas en panne et qu’il devait y avoir une autre explication. Le repas était presque terminé quand nous entendîmes une pétarade qui allait s’amplifiant. Les chaises basculèrent et tout le monde se précipita hors de la maison. Quelle ne fut pas la surprise de voir l’oncle Mario qui tournait en rond sur l’esplanade en chevauchant une rutilante et vrombissante moto jaune. Le moteur arrêté, le silence se fit pour quelques secondes le temps de mette la moto sur sa béquille. Alors les questions fusèrent dans une véritable cacophonie. Le calme revenu il nous raconta son histoire. Il s’était bien rendu aux Grands Garages de Grenoble concessionnaire des voitures Citroën. Il avait vu et essayé la 2CV. L’essai étant concluant, il sortit l’argent de sa poche et confirma au vendeur qu’il achetait la voiture. Celui-ci parti d’un grand éclat de rire. On lui expliqua qu’il y avait au moins deux ans de délais de livraison et encore s’il passait sa commande de suite avec le paiement d’arrhes assez élevées. Après avoir réfléchi, il ne put se résoudre à verser la somme d’argent exigée et à attendre deux ans. Il décida donc de partir acheter une voiture d’occasion.  Après plusieurs heures de recherche, n’ayant toujours pas trouver de voiture qui lui convenait, il arriva chez un marchand de motos. Et là, il tomba en admiration devant la moto dernier modèle de la fameuse marque italienne Guzzi. Lui avait-on vendu la moto ou l’avait-il achetée ? On ne le saura jamais. Mais il mît tellement de ferveur à vanter le moteur 450 cm3 culbuté, le carénage intégral, le coffre sous la selle et la boite à outils incorporée que la famille a finit par approuvé son choix. Et c’est ainsi, que pendant plusieurs année, on a voyagé, à tour de rôle, sur la moto Guzzi de l’oncle Mario. 

Un des premiers grands moments de la vie c’est quand arrive l’âge d’aller à l’école. Jusqu’alors nous sommes paisiblement installés dans le cocon familial et protégé du monde extérieur. L’école est une nouvelle terre d’aventure où nous allons pouvoir être sinon libre du moins plus autonome. Confié à des mains étrangères, livré à soi-même, je n’avais aucune appréhension envers l’école. Le passage au statut d’écolier a été marqué par un changement radical de ma personne ou plutôt de mon look comme on dit aujourd’hui. Jusqu’à lors, j’avais une chevelure blonde, fine et plutôt longue. Ma sœur Marie passait de longues minutes à me coiffer et réaliser cette structure capillaire qu’on appelait banane. Cette coiffure deviendra à la mode quelques années plus tard dans le célèbre milieu des ‘’rockers’’. Etait-ce déjà le premier signe de mon futur engouement pour le rock ?  

On m’emmena chez le coiffeur du village qui, avec une dextérité et une célérité très professionnelles, me mit la ‘’bille à zéro’’. Le brave homme était à son affaire car la saison des billes à zéro battait son plein. C’était la coupe de cheveux obligatoire pour les futurs écoliers. C’était la seule qui permettait de repérer les méchants poux qui se cachaient dans ces chères têtes blondes ou brunes. Quand nous sommes retournés au château, personne n’a semblé me reconnaître. A quoi pouvais-je ressembler avec mon crâne presque rasé ? Une majorité sembla être d’accord pour dire que je ressemblais au petit veau qui venait de naître quelques jours auparavant à la ferme. Nous avions, paraît-il la même tête. Je n’étais pas d’accord mais personne ne tenait compte de mon avis. Un autre changement a été d’ordre vestimentaire. J’ai étrenné pour l’occasion des nouvelles culottes courtes avec des poches et mes premières galoches. Ces dernières étaient des chaussures à lacets avec des semelles de bois et un dessus en cuir qui montait jusqu’au- dessus de la cheville. Le bois de la semelle s’usait rapidement et surtout glissait facilement. Pour éviter l’usure et rendre la marche plus stable on fixait sous la semelle des bandelettes de caoutchouc que l’on achetait chez le cordonnier. On les coupait à la longueur exacte de la chaussure et on les clouait sur la semelle de bois. A cet âge, le bon usage de nos galoches était le cadet de nos soucis. Nous faisions une grosse consommation de caoutchouc. Cela coûtait très cher. Alors au lieu d’acheter des bandelettes nous les découpions dans de vieux pneus. 

L’école était située sur le haut du village au bord de la grande route à environ un kilomètre de la maison. Chaque jour j’allais en classe à pieds en empruntant la grande allée bordée d’arbres et ensuite la route qui traversait le village. Je faisais bien attention aux rares voitures et camions qui roulaient à cette époque. Le seul souvenir désagréable de cette période fut le jour de la visite médicale. C’était aussi le jour des vaccinations obligatoires. Nous avons été réunis dans une salle de classe. Après nous avoir déshabillés nous avons été alignés tout nu sur plusieurs rangs devant différentes grandes personnes. Ici nous étions pesés, là mesurés et plus loin auscultés. L’air était surchauffé. Dehors il faisait froid et les vitres étaient couvertes de buée. Après la visite médicale vint la séance de vaccination. Alors ce qui avait commencé comme une séance de récréation tourna au couchemar. 

Ce fut une autre histoire.

`Victor Mac –18/11/2022 

 quelques souvenir d’enfance


Laisser un commentaire