Peut-être connaissez-vous la fable de La Fontaine ‘’Le laboureur et ses enfants’’ ?
J’ai eu la chance ou la malchance d’assister, il y a quelques temps, aux dernières heures d’un ami très cher.
Il avait lutté avec courage et harcharnement contre une terrible maladie. Mais cette dernière, pour qui le temps n’était pas compté, a fini par le terrasser.
Le vieil homme qu’il était devenu, frêle mais digne, reposait sur son lit de mort. Sa famille et quelques amis étaient rassemblés autour de lui, leurs visages graves et attentifs.
Ses mains tremblantes caressèrent le bois de son lit tandis qu’il levait les yeux vers le plafond, comme pour chercher dans les souvenirs de sa vie une ultime leçon à transmettre.
« Mes chers enfants et mes chers amis, » commença-t-il d’une voix faible mais assurée,
« avant que je ne quitte ce monde, laissez-moi vous raconter l’histoire de notre famille, une histoire vieille comme ce pays lui-même. Peut-être y trouverez-vous la sagesse nécessaire pour éviter les erreurs de notre époque.»
Il ferma un instant les yeux, puis plongea dans le passé :
« Lorsque j’étais jeune, notre pays sortait d’une terrible guerre. Tout était en ruines : les maisons effondrées, les champs abandonnés, les usines réduites à de la ferraille. Nos biens avaient été confisqués, dispersés, parfois vendus ou détruits. Nous n’avions plus rien à part nos vies et nos mains pour travailler.
Mais nous avions aussi une chose des plus précieuse : la solidarité.
Les hommes et les femmes de ma génération ont uni leurs forces. Nous avons travaillé d’arrache-pied pour reconstruire ce pays. Nous avons bâti des maisons, planté des arbres, élevé des ponts. Chaque pierre posée, chaque graine semée, était un acte d’espoir et de résistance contre la défaite.»
Il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, observant les visages attentifs de ses descendants et amis. Puis il reprit :
« En quelques décennies, le pays était méconnaissable. Les champs verdoyaient, les usines ronronnaient, et les rues s’illuminaient de lumières. La fortune de notre famille, comme celle de beaucoup d’autres, avait été patiemment reconstruite. Nous étions fiers de ce que nous avions accompli. Puis vint une époque nouvelle : celle de la société de consommation et des loisirs. Consommer devenait un devoir, une preuve de succès et de bonheur. Nous achetions des voitures, des appareils électroménagers, des vêtements à la mode. Et les modes se succédaient de plus en plus vite. Mais pour continuer à consommer, il fallait toujours plus d’argent. Et lorsque nos revenus n’ont plus suffit, nous avons commencé à nous endetter.»
Son regard se fit plus sombre, et sa voix trembla légèrement :
« Au début, l’endettement paraissait anodin et même, disait-on indispensable. Une petite mensualité par ici, un petit crédit par là. C’était tellement facile, tout le monde voulait nous prêter. On inspirait confiance et on avait du répondant. Les années passèrent et on continua à emprunter. C’était tellement facile. Mais la dette gonfla, gonfla, …. gonfla tellement qu’elle devint un fardeau. Nos chers créancier commencèrent à douter sur nos capacités, ou plutôt notre volonté, à redresser la situation. Les taux d’intérêt commencèrent à grimper, et le coût des crédits devint bientôt insoutenable. C’était devenu notre premier poste de dépense. Pour rembourser, nous avons commencé à vendre quelques biens, des bijoux de famille, comme on dit. Sur des conseils ‘’incontestables » nous avons même brader des entreprises qui nous rapportaient gros. Les revenus de ces entreprises nous seraient bien utile aujourd’hui pour financer notre budget mais, au contraire, maintenant elles enrichissent nos probables créanciers.
Petit à petit, nous avons commencé à nous désunir. Notre famille s’est fracturée, des clans se sont formés, la solidarité s’est affaiblie. Notre identité même est devenue précaire. L’intérêt général n’est plus la bannière qui autrefois guidait notre action. La richesse que nous avions patiemment reconstruite s’est évanouie. Aujourd’hui elle appartient à nos créanciers. Mais surtout ce qui est le plus grave c’est que nous sommes en train de perdre notre ‘’liberté’’.
Je vois dans vos yeux que les mêmes erreurs risquent de se répéter. La spirale de l’endettement vous éloigne des vraies valeurs que sont : la solidarité, le travail, la sobriété et une prudente épargne. C’est là que sera votre future liberté.»
Le vieil homme se redressa un peu, rassemblant ses dernières forces pour conclure :
« Si je pouvais vous transmettre une seule chose, ce serait celle-ci : ne sacrifiez pas demain pour satisfaire aujourd’hui. Penser à vos enfants. Ne leur transmettez pas ce ‘’poison’’ qu’est la dette. Si vous voulez redresser la situation, apprenez à vivre avec moins, à pratiquer la ‘’sobriété’’. Eviter le gaspillage et la consommation de »l’indispensable inutile ». Commencer à chérir ce que vous avez et à bâtir pour les générations à venir. La vraie richesse ne réside pas dans ce que vous possédez, mais dans ce que vous laisserez derrière vous.
Reconquérez votre liberté en refusant l’économie de la dette qui emprisonne vos âmes. Recréer une vraie solidarité entre-vous. Eviter les déséquilibres qui donnent le sentiment d’injustice. N’oubliez pas que quelques part nous sommes tous des frères.»
Il s’allongea alors, ses yeux brillants d’une émotion profonde, et murmura :
« Votre destin n’est pas écrit?. L’avenir est entre vos mains. Ne le gaspillez pas.»
Victor Mac le 30/12/24