Germain le chasseur de grenouilles

Quelquefois vous faites des rencontres apparemment anodines mais qui marqueront votre mémoire pour la vie.
Cette petite histoire de grenouille s’est passée il y a une quarantaine d’années et je m’en souviens comme si c’était hier.
Il faut croire que la rencontre n’était donc pas si anodine que ça.
Un matin j’étais parti de chez moi en voiture pour me rendre au travail. J’habitais une petite ville à une vingtaine de kilomètres du centre de Lyon où il y avait les bureaux de l’entreprise que je dirigeais. Dans la rue principale du village que je devais traverser il y avait deux feux de croisement. J’arrive sur le premier feu qui était rouge. Je m’arrête donc. La voiture est à peine immobilisée qu’un individu ouvre la portière droite et s’installe d’autorité sur le siège avant du passager. Je suis totalement surpris et avant que j’ai pu protester la personne s’adresse à moi :
« Pouvez-vous me déposer à l’arrêt du bus un peu plus loin à la sortie de la ville ».
Je regarde l’individu et je vois un très vieux monsieur, pas du tout agressif, qui essayait de mettre avec difficulté la ceinture de sécurité. Rassuré je prends cette intrusion intempestive avec philosophie.
« Je dois me rendre à l’Hôtel-Dieu à Lyon pour ma visite médicale. J’ai rendez-vous avec le médecin pour mes soins » continue-t-il de sa voix chevrotante.
Arrêté par le deuxième feu rouge, je prends le temps de le regarder et de le dévisager. Vieux, il l’est assurément. J’étais jeune à l’époque et il me paraissait centenaire. Il était coiffé d’un béret basque un peu crasseux sur les bords. Il avait des cheveux blancs mi-longs qui entouraient son visage mangé par une barbe blanche de plusieurs jours.  Il était habillé d’un costume élimé de couleur marron. Son pantalon était tenu par une corde qui faisait office de ceinture. Une chemise qui avait du être blanche et le col fermé par une mince cravate noire comme une grosse ficelle. ll ressemblait plus à un Sans Domicile Fixe. Plutôt clochard que bourgeois à la retraite.
«  Je ne peux pas courir et je veux être en avance pour ne pas rater le bus » dit-il.
Or il se trouvait que pour me rendre à mon bureau je passais justement devant l’Hôtel-Dieu le long des quais du Rhône.
Voyant ce vieux monsieur apparemment pas handicapé mais bien décrépi je décidai de faire ma bonne action quotidienne.
«  Ecoutez monsieur. Je passe devant l’Hôtel-Dieu pour me rendre à mon travail et je vous propose de vous déposer en passant. Et comme ça vous n’êtes pas obligé de prendre le bus »  
«  Non, non ! Je ne veux surtout pas vous déranger » dit-il en toute ingénuité.
Tu parles Charles. Il s’introduit de force dans ma voiture, mon univers clos et il dit ne pas vouloir me déranger. C’est donc vrai, parait-il, que quand on devient vieux on retombe en enfance. Il me faisait effectivement penser à un enfant qui suivrait son idée en toute naïveté sans se rendre compte de la portée de ses actes.
«  Ecoutez »  dis-je.
«  Vous êtes installé dans cette voiture avec moi. Vous avez mis votre ceinture de sécurité. Cette voiture va bientôt passer devant l’Hôtel-Dieu où vous devez voir votre médecin. Elle vous déposera et vous ne serez pas en retard pour votre rendez-vous. »
«  Vous êtes gentil mais je ne veux pas vous déranger » 
«  Maintenant que vous êtes installé vous ne me dérangez plus »
«  Alors on y va » dis-je avec un peu d’autorité.
Et nous voilà parti pour un voyage d’une demi-heure au moins suivant les embouteillages.
«  Je ne veux pas être indiscret mais vous habitez où ? » lui demandais-je.
«  J’habite une petite maison au hameau Saint-Martin au bout de la ville » 
«  C’est la maison de mes parents et c’est là que je suis né » poursuit-il. 
«  Sans indiscrétion quel âge avez-vous ? » 
«  93 ans. »
«  Whaou ! Vous êtes né dans le siècle précédent alors ? » 
«  Je suppose qu’il y a longtemps que vous êtes à la retraite. » 
«  Je ne sais pas. Un jour mon patron m’a dit : Germain tu es trop vieux pour continuer à travailler. Tu dois prendre ta retraite. »
«  Je suis rentré à la maison et je me suis occupé de mon jardin » 
«  Et que faisiez-vous comme travail ? »  
«  Ben. J’ai toujours été ouvrier agricole » 
«  Vous faisiez quelques choses de spécial ? » 
«  Oh vous savez ! Quand vous êtes paysan il faut savoir tout faire » 
Germain, c’est comme ça qu’il s’est nommé, a commencé à me raconter sa vie.
«  Mes parents m’ont placé chez le Seigneur au château de Mionnay. J’avais six ans. Avec d’autres garçons et filles on devait empêcher les grenouilles de crier. » 
«  Que voulez-vous dire par empêcher les grenouilles de crier ? » 
« Ben vous savez quand les grenouilles font l’amour elles crient et font tellement de bruit que sa empêche les gens de dormir. D’être tranquille quoi. Le seigneur ne voulait rien entendre. Alors on avait des grandes tiges de cerisier et on frappait le sol, l’herbe et les broussailles, pour faire fuir les grenouilles et les empêcher de chanter » 
«  Coasser. Les grenouilles coassent. » Dis-je
J’avais appris le mot quelques temps auparavant en jouant au Scrabble.
« Tous les jours quand les grenouilles chantaient on allait dans les prés autour du château et on frappait l’herbe pour chasser et faire taire les grenouilles. Et quand elles ne chantaient pas on allait garder les oies. »
«  Vous n’avez pas chassé les grenouilles toute votre vie je suppose ? » 
«  Oh non. J’avais huit ou neuf ans l’intendant a dit – Maintenant Germain tu es fort et tu vas pouvoir travailler au champs. » 
«  Vous savez j’ai été ouvrier agricole toute ma vie. J’ai travaillé dans une dizaine de fermes de la Dombes. » 
J’étais en train d’imaginer l’enfant, courant dans les prés chassant la grenouille avec sa baguette quand nous sommes arrivés à l’Hôtel-Dieu. 
Je me suis arrêté devant l’entrée et j’ai aidé Germain à se défaire de la ceinture de sécurité. Finalement je suis sorti lui ouvrir la portière et je l’ai aidé à s’extraire de la voiture. Je l’ai accompagné quelques pas. Je lui ai tendu la main et dit «  Au revoir Germain. » 
Il a serré ma main, m’a tourné le dos et il s’est dirigé en claudiquant vers l’entrée de l’hôpital. 
Germain ne m’a même pas remercié pour le voyage et trois pas plus loin il m’avait probablement déjà oublié. Un enfant je vous dis.
En allant vers mon bureau je pensais : Commencer sa carrière professionnelle à six ans en chassant la grenouille ça peut finalement vous mener très loin.
Je n’ai jamais revu Germain.

Victor Mac le 9 septembre 2024


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