Annie Ernaux Prix NOBEL de Littérature 2022
Bonjour Annie,
Merci pour votre réponse.
Un moment j’ai pensé que vous ne répondriez pas à ma lettre car, après coup, je m’étais dit ‘’ta démarche est, peut-être, un peu cavalière’’. C’est vrai je ne connaissais pas la procédure à suivre pour contacter un(e) écrivain(e). Cependant, connaissant votre adresse, je ne l’aurais pas suivi.
Maintenant pourquoi vous ai-je écrit ?
C’est bien la première fois de ma vie de lecteur que j’écris une lettre à l’auteur(e) d’un livre que je suis en train de lire.
Comme je vous l’ai déjà dit, tout avait commencé comme un jeu de piste. Lorsque lors de mes déambulations je tombe sur votre boite aux lettres le jeu aurait dû être ‘’game over’’.
J’avais déjà lu quelques-uns de vos ouvrages et je lisais « La femme gelée ». C’est en lisant le vécu de votre enfance et de votre jeunesse que j’ai commencé à ressentir des sensations que je ne comprenais pas. En tout cas au début. Ce sentiment petit à petit s’est amplifié. C’était comme suçoter un bonbon à la menthe. Au début l’arome de la menthe enveloppe votre langue et puis peu à peu envahi toute votre bouche. Il y avait un tas d’images qui surgissaient du passé et qui venaient encombrer mon esprit. Que se passe-t-il donc ? J’ai lu pas mal d’histoires qui racontaient mon époque mais jamais avec ce sentiment ou ces sensations. Alors où est le mystère ? Eh bien il n’y en a pas.
Je crois avoir compris le pourquoi du comment. Du moins en partie et c’est pourquoi je ne voudrais pas aller trop vite dans mes explications. Nous vivons dans un monde chronométré où la vitesse d’exécution est une composante très importante. Trop peut-être et c’est comme ça que l’on sort de la piste. Donc, dans ces échanges épistolaires, je ne suivrai pas la devise olympique « plus vite, plus haut, plus fort ». Je préfèrerais suivre plutôt un concept ‘’slow food’’ : « Seulement avec une pensée lente et profonde, on peut espérer trouver un sens »
Qui a dit ça ? je ne sais plus.
Je pense connaître un peu la femme publique que vous êtes devenu mais vous, vous ne me connaissez pas du tout. Du moins pas encore. Alors plantons un cadre comme on dit.
Nous avons un parcours parallèle
Vous avez pris un peu d’avance en commençant en 1940, et vous avez voulu prendre des risques en naissant en Normandie.
Moi, j’ai préféré attendre la fin de la guerre et j’ai commencé en 1947 en Italie. Il y a une part d’immigré chez moi.
Nous avons, plus que probablement, un parcours et des vécus similaires :
– milieu modeste, provincial et populaire,
– enseignement dans des institutions privées catholiques, études supérieures, croyance que l’école et le savoir permet de s’élever, de sortir de sa classe et de son milieu sans le renier,
– poids du milieu familial et de la mère en particulier dans notre édification personnelle,
– l’engagement dans le travail pour atteindre une certaine réussite, professionnelle, familiale et personnelle, ….
Pour finir, nous avons atteint le niveau de vie d’une certaine ‘’bourgeoisie’’, bien que nous n’ayons pas les codes au départ. Sinon la richesse du moins une certaine aisance.
Vu comme ça on pourrait dire ‘’tout ça c’est bonnard’’. Oui peut-être ? En apparence du moins. Souvent la réalité ‘’vraie’’ est légèrement différente. Quant est-il des plaies et des bosses qui jalonnent généralement toute une vie ? La peur, l’angoisse, la souffrance, le manque, la déception, l’illusion et j’en passe. On n’est jamais seul sur notre trajectoire. En voiture sur la route on dit souvent « attention le danger ce sont les autres ». Eh bien, je crois que dans la vie c’est un peu pareil à la différence que si les autres peuvent être un ‘’danger’’ ils peuvent être aussi du ‘’bon’’. Et comme on se construit, bien évidemment, par rapport aux autres. Alors ?
Peut-être des trajectoires parallèles mais dans des univers très différents :
Annie Ernaux dans l’enseignement, la littérature, les médias, le professorat, l’écriture, le partage …. avec cette relation très intime de l’écrivain avec ses lecteurs.
Vital dans le business, le commerce et l’industrie, la fabrication et la distribution, la gestion et la direction …. mais aussi quelque chose d’autre tourné principalement vers les autres.
Finalement, il n’y a rien de vraiment commun dans tout ça.
Maintenant ne désespérons pas il y a encore beaucoup de choses : l’épouse, le mari, les enfants, les parents, les amants(es), la maison, le supermarché, l’école, le médecin, la voiture, le voyage, les vacances, le cinéma, … et tout le reste.
A part la guerre que vous avez, je pense, ressentie et pas moi, nous avons vécu les mêmes époques, les mêmes évènements, les mêmes musiques, …
De mon point de vue, il semblerait, que jusqu’à maintenant, nous ayons eu de la chance.
Nous avions commencé dans le monde d’avant, celui de nos grands-parents et de nos parents, un monde qui semblait immuable sinon figé où le mot d’ordre était construire, édifier et aussi survivre. Ensuite est venu notre monde à nous, un monde en perpétuelle évolution avec un progrès scientifique et technique fantastique et avec une innovation permanente. Un seul mot d’ordre consommer. Un monde matérialiste et futile qui nous rendu souvent obèse et bouffi. Mais ce que nous voulions surtout c’était respirer le grand air de la liberté.
Bon là, je commence, sinon à m’égarer du moins à m’éparpiller.
STOP. Arrêt sur image.
Je me disais « où veux-tu en venir avec Annie Ernaux ? » Je prends alors mon temps pour réfléchir à la suite de ma lettre. Je me fais un café et, en attendant qu’il refroidisse un peu, je vais sur internet pour voir votre fiche Wikipédia. Je n’avais même pas pensé à aller sur le net pour découvrir ce qu’on dit de vous avant de vous écrire. Bizarre non ??? Et c’est là que je suis tombé de ma chaise. J’aurais dû y penser bien entendu. On n’est pas ‘’nobelisée’’ par hasard.
Et que vois-je ? Annie Ernaux est un monument, et je dirais même mieux, une ‘’cathédrale’’. Non seulement dans la littérature mais aussi dans tous les domaines de la vie : sociale, sociétale, politique, locale, nationale et international. J’avais bien senti, à travers les quelques livres que j’avais lus, que vous étiez, non seulement une littéraire, mais aussi une rebelle, une militante engagée, une insoumise et bien d’autres choses encore. Mais je ne m’attendais pas à ce foisonnement, à ce feu d’artifice. Je découvre donc votre site internet. Très bien le site. Structuré, documenté, illustré avec tous les renvois importants et nécessaires. Et je me dis « là il y a tout Annie Ernaux »
J’étais déstabilisé et un peu en colère contre moi. Je me disais « pourquoi as-tu contacter Annie Ernaux alors que probablement toutes les réponses à tes questions sont sur le net ?»
J’ai alors décidé de faire une pose de quelques jours pour mettre un peu d’ordre dans mes idées. En avais-je encore ? J’ai donc arrêté la rédaction de cette lettre que j’ai failli mettre à la poubelle car je la jugeais n’être plus de circonstance. Entre temps qu’ai-je fais ? Rassurez-vous je ne vous ai pas oubliée. A la suite de votre lettre j’avais décidé de recommencer à lire ‘’La femme gelée’’ depuis le début, avec plus d’attention et avec un crayon pour souligner et/ou annoter certains mots ou passages. Je suis allé au Grand Cercle acheter ‘’Les années’’ que vous m’aviez conseillé. J’en ai profité pour acheter quelques autres de vos ouvrages : ‘’L’autre fille (édition avec des photos), L’occupation, Je ne suis pas sortie de ma nuit, Se perdre’’. Vous allez m’accompagner pendant quelques mois, et probablement plus, d’autant que je lirai en même temps (ce n’est pas du Macron) d’autres livres qui sont programmés. Je n’ai pas fini de lire ‘’La femme gelée’’ que j’ai déjà commencé ‘’Les années’’. Eh oui, je n’ai plus de temps à perdre.
Enfin, je suis allé me promener sur votre site internet. C’est un immense jardin bien ordonné et entretenu. Up to date comme on dit. Votre prochaine conférence en octobre 2024 à Edinburgh & St Andrews est déjà bien documentée. (Au fait, pourquoi ni serais-je pas ? J’adore l’Ecosse et Edinburgh, …)
Un jardin à la française avec des perspectives, des allées, des droites, des courbes et le tout organisées à partir d’un axe central. C’est axe central c’est vous Annie Ernaux. Maintenant entrer dans cet éden pour en récolter tous les fruits c’est mille ans d’une vie. Et je ne parle même pas du fruit défendu qui est certainement là quelque part. Alors j’ai décidé d’aller à la pêche, comme on dit, pour essayer de saisir ce qui me paraîtrait essentiel.
Vous connaissez certainement la méthode de lecture rapide qu’on vous apprend dans les grandes écoles. Il faut être rapide, productif, …… toujours la montre, la vitesse pour être profitable. Bref, on lit en diagonale (du fou) un texte en essayant de détecter les mots qui font sens pour comprendre ‘’globalement’’ l’essentiel. Concept que j’ai toujours trouvé débile, mais bon. Si un texte vous accroche, on peut toujours le lire ‘’tranquillement’’. Ce que j’ai fait notamment pour plusieurs de vos textes.
Comme je vous l’ai déjà dit vous êtes l’axe central de ce site. On ne peut pas faire plus nu que le simple trait d’un axe. Ceux qui s’expriment à votre sujet, vous ont certainement lue, du moins je l’espère. Vous avez été déshabillée (décarpillée – Les années), auscultée, analysée, sondée, décortiquée, scannée, microscopée, vivisectionnée, testée, scalpée, critiquée, insultée, détestée, respectée, encensée, adorée, … et j’en passe. Cependant ce sont des avis et des commentaires de ‘’spécialistes’’. C’est bien d’être reconnu par le sérail mais c’est de l’entre-soi. Je n’ai pas vu beaucoup de déclarations de péquenots.
Mais, peu importe, ce qui est le plus important ce sont vos lecteurs et non vos commentateurs.
Bien sûr vous n’avez pas eu peur de faire de votre vie ‘’l’axe central’’ de vos écritures. Seriez-vous, au fond de vous-même, un peu exhibitionniste ? Dans le sens que, une fois exposée, cela vous donne le courage d’aller au bout de vos sentiments, de vos envies, de vos angoisses, …
Ce n’est qu’une fois qu’on a osé sauter dans l’eau, même froide, qu’on a le plaisir de barboter.
Je voudrais terminer cette lettre, que je trouve bien longue, sur le mot ‘’plaisir’’.
Tant qu’il y a du plaisir à vous lire ça roule !!
Bonne journée.
Vital B. Courdimanche le 15/12/2023