Au premier regard, …… la déchirure

Au premier regard

Ce jour-là il faisait très chaud et le soleil brillait de tous ses feux. Avec un ami nous étions assis à la terrasse du Grand Café, à l’ombre, sous les portiques de la rue de Boigne à Chambéry. Un peu désœuvrés nous bavardions en sirotant notre café. 

Beaucoup de badauds flânaient admirant les vitrines. 

Soudain, parmi les promeneurs, deux jeunes femmes apparurent baignées dans la lumière qui perçait entre les arcades. Elles déambulaient lentement, bras dessus, bras dessous passant de l’ombre à la lumière et ainsi de suite. Leurs silhouettes légèrement vêtues et leur blondeur éclatante resplendissait sous le soleil. Une des jeunes femme, grande, élancée, longs cheveux était vêtue d’une jupe ultra courte qui laissait voir de longues et jolies jambes. Le tout légèrement halé.  Captivé par cette apparition je levais les yeux vers son visage. Son regard était fixé sur moi. Nos yeux s’accrochèrent instantanément, ne se détachant plus pendant tout le temps de leur passage devant notre table. Et même lorsqu’elles furent passées elle tourna légèrement la tête pour continuer à me regarder.

J’étais sidéré, et, en réalité déjà subjugué par son charme. La suite allait le confirmer. Quelque chose était en train de se passer que je ne comprenais pas encore. Une émotion, un frisson me traversa le corps. Alors qu’elles s’éloignaient, je bondis de ma chaise comme un ressort et accélérai le pas pour les rejoindre. Je me plantai devant elles, et elles s’arrêtèrent. Avec une audace que je ne me connaissais pas, je dis directement, en regardant la jeune femme dans les yeux :

« Mademoiselle je souhaiterais vous revoir. Pensez-vous que ce soit possible ? ». 

Ses yeux dans mes yeux, avec un léger sourire elle me répondit doucement :

« Nous allons faire des courses avec Maman et cela va nous prendre un peu de temps »

« Aucun problème je vous attendrai le temps qu’il faudra »

« Alors dans ce cas d’accord. Nous devrions avoir terminé vers six heures ce soir. Où pourrai-je vous retrouver ? »

« Ici, à la terrasse de ce café » dis-je en désignant de la main le Grand Café où j’étais assis quelques instants plus tôt »

« A tout à l’heure ». 

Elles s’éloignèrent tranquillement, bras dessus, bras dessous, en direction du Château. La scène avait durée moins d’une minute, sans un mot superflu. Mais le monde avait déjà changé.

Je retournais à ma table où m’attendait mon ami. J’étais comme étourdi. J’avais des étoiles pleins les yeux. Qu’est-ce qu’il venait de m’arriver ? J’avais osé mais je ne comprenais pas pourquoi. Une force irrésistible m’avait poussé à agir.

En moins de cinq minutes j’avais obtenu un rendez-vous avec la plus belle fille que je n’avais jamais vue.

Je me suis assis à côté de mon pote. Il n’avait rien compris à mon attitude ni à ce que j’étais allé faire vers ces deux femmes.

« Qu’est-ce que tu es allé dire ces deux nanas ? Tu les connais ? » Me demanda-t-il.

Je répondis un peu bêtement « Non Rien ». 

« J’ai un rendez-vous avec la fille en mini-jupe. »

« Tu rigoles, tu ne les connais pas et tu as un rencard avec l’une d’elle ? »

C’était vrai que la jeunesse et la beauté de ces deux jeunes femmes nous avaient sautées à la figure. Une vague ressemblance entre-elles nous laissait penser qu’elles pouvaient être deux sœurs ou deux amies très proches. En tout cas deux copines. Eh bien non ce n’était pas le cas.

« Elle est avec sa mère et elles vont faire des courses. »

Je regarde ma montre et dis :

« J’ai rendez-vous ici, dans ce café dans exactement trois heures et demie. »

« Tu rigoles. Elle ne viendra pas. Tu verras, ce sera un beau lapin. »

Voulait-il me casser la baraque, détruire mon rêve, ou tout simplement me ramener sur terre ? Eh bien non, ça ne marcherait pas. Et ça n’a pas marché. 

Je n’avais aucun doute, aucune peur. Un calme intérieur m’avait envahi, un apaisement total. Comme après une tempête, quand le vent a cessé de souffler et que la nature ne tremble plus. Je savais qu’elle viendrait au rendez-vous. 

Je réalisai soudain que je ne savais même son nom ni son prénom, et elle ne connaissait pas le mien. Mais pas de problème pour l’instant, on verra ça lorsqu’elle sera devant moi.

Je regardais ma montre, il me restait environ trois heures à tuer, et je n’étais pas impatient.  Je décidais d’aller faire une visite à la librairie qui était un peu plus loin sous les arcades, là où j’avais l’habitude d’acheter mes livres. Je m’étais dit ‘’trouves un bon livre et tu ne verras pas passer le temps’’. J’achetai un polar de James-Hadley Chase, auteur que j’aimais beaucoup. Je retournai au Grand café et, assis à la terrasse, je me plongeais dans l’intrigue de ‘’La chair de l’Orchidée’’. Et le temps passa rapidement.

« Je suis là ! »

J’ai levé la tête et je la vis devant moi. Elle souriait.

« Je n’ai pas été trop longue » dit-elle en s’asseyant à côté de moi.

« Oui… Non… Je ne crois pas » 

Je répondais n’importe quoi, à nouveau submergé par cette émotion que j’avais ressentie en la voyant pour la première fois. Je me repris en main et je dis :

« Voulez-vous boire quelque chose ? »

« Non merci. Je viens juste de prendre un thé avec maman. On peut aller se promener si tu veux bien ? » 

Elle s’adressait à moi en me tutoyant comme si nous nous connaissions depuis toujours.

Nous nous levâmes et partîmes côte à côte en direction des Éléphants.

Tout naturellement elle me prit la main et, soudain, toutes les lumières s’allumèrent.  

Toutes les lumières se sont allumées et nous nous sommes plus quittés ….

L’un pour l’autre, l’un avec l’autre

On a fait l’amour dès le premier soir.

C’était comme ça. Il n’y a pas eu de débat comme on pourrait l’imaginer pour une première rencontre. Pas de « je ne couche pas le premier jour ». 

Pour nous ça devait se faire. On l’a fait. 

Certains diraient « c’était écrit ». Peut-être ? Mais pour nous faire l’amour deviendra existentiel, un peu comme ‘’notre pain quotidien’’. Faire l’amour n’était pas seulement une question de sexe, c’était plus que ça et plus simple à la fois. C’était surtout être près l’un de l’autre, aussi près que possible, à se toucher. 

Comme Jo et Joelle. 

Peut-on être plus proche encore ? Bien sûr que oui. 

Alors on faisait l’amour. Toujours. 

Nous étions entrés en symbiose d’amour.

Si elle mettait sa tête sur mon épaule et que je caressais son dos de ma main, Joelle entrait aussitôt en vibration. Elle fermait les yeux un bref instant pour se concentrer sur son désir, puis elle les rouvrait et me regardait intensément au fond des yeux pour me faire partager son plaisir. C’était magique ! Nous ressentions et partagions ce même désir et ce même plaisir. Ces moments pouvaient se répéter plusieurs fois par jour car nous n’avions pas besoin d’une réelle intimité pour cela.

Après notre rendez-vous au Grand Café, elle m’avait pris la main et nous sommes allés nous promener dans les rues de Chambéry. 

Nous nous sommes présentés l’un à l’autre.

Elle s’appelait Joelle et je moi Jo. 

Jo et Joelle. On aurait pu voir dans ce jeu de prénoms un signe du destin. 

Elle était élève infirmière et moi étudiant en école de commerce.

Elle habitait Belley et moi Chambéry. Quarante kilomètres séparaient nos lieux de vie. Heureusement j’étais motorisé.

C’était début juillet et nous étions en vacances. La journée avait été chaude et la soirée le serait tout autant. Nous nous étions promenés dans Chambéry, le temps passait vite. On décida d’aller se baigner. Nous prîmes ma voiture et nous allâmes au lac de Saint André près d’Apremont. Minuit approchait et on se dit en riant « quoi de plus romantique qu’un bain de minuit sous la lune ». La plage où j’ai garé la voiture était déserte. Nous étions seuls au monde. Nous nous sommes déshabillés tout naturellement sans fausse pudeur. Tout nu et main dans la main, comme des nouveaux nés dans un monde nouveau, nous descendîmes tout doucement dans l’eau tiède du lac. Quand l’eau arriva à nos mentons nous nous retournâmes l’un vers l’autre et nos deux corps s’épousèrent aussitôt. Pas de discours. Ces deux corps se sont reconnus. Se connaissaient-ils déjà ? Probablement. Tout doucement, c’est dans l’eau que nous avons commencé à faire l’amour. Ensuite nous sortîmes de l’eau en rampant et nous nous allongeâmes sur le bord herbeux. Nos corps mouillés, allongés côte à côte sur le coussin de verdure, commencèrent l’exploration des territoires conquis. Conquis n’est pas le mot juste car il n’y avait pas eu de bataille. Au contraire ces nouveaux paysages étaient ouverts, accueillants, bienveillants de douceur. Il n’y avait pas de frontière.

Le plus étrange, à travers ces plaisirs érotiques nouveaux et intenses c’est que nous avions vraiment l’impression de les avoir déjà vécus. Nos corps ne s’étaient-ils pas reconnus ? Peut-être dans une autre vie où nous étions déjà amants. Après ces belles jouissances nous nous sommes assoupis, nos corps étroitement enlacés. Nous étions seuls au monde.

Une brume recouvrait l’eau du lac et nous enveloppait comme un voile de coton. Nos corps, encore nus, ressentaient la fraicheur du matin, ce qui nous réveilla. Nous nous réfugiâmes dans la voiture pour nous habiller et nous réchauffer. L’aube n’allait plus tarder.

C’était dimanche et la journée nous appartenait. 

Et la vie aussi. 

Belley et Chambéry. Si proches et si éloignées à la fois. Séparées par une montagne, le mont du Chat et un fleuve immense, le Rhône. Ce n’était pas rien. Heureusement un tunnel traversait la montagne et un pont enjambait l’impétueux fleuve ce qui nous permettait de nous retrouver rapidement. J’étais bien motorisé. Avec ma Coccinelle, en moins d’une heure je rejoignais Joelle à Belley. Sans nous concerter nous nous étions éloignés de nos milieux familiaux et amicaux. Nous n’étions pas complètement coupés de nos entourages respectifs mais nous préférions être le plus souvent ensemble sans trop partager nos vies avec les autres. On vivait principalement dans la région de Belley, et on faisait régulièrement des escapades à Chambéry. 

Pendant les vacances d’été Joëlle faisait un stage d’infirmière à l’hôpital de Belley. Moi, pour me faire de l’argent, je travaillais pendant les vacances comme déménageur aux établissements Blache et Cie. Ce travail, assez pénible et qui demandais beaucoup de technicité, était extrêmement bien rémunéré. Entre deux et trois fois le Smic de l’époque. Vers la mi-juillet j’ai eu un accident du travail. En transportant le coffre d’un notaire je me suis fait une déchirure musculaire aux muscles dorsaux.

Quatre semaines minimums d’arrêt de travail tout en continuant de toucher mon salaire. C’était l’Amérique. A part les visites hebdomadaires chez le médecin je passais toute ma convalescence à Belley auprès de Joëlle. Je louais une petite chambre dans un petit hôtel bon marché du boulevard du Mail. Il nous arrivait aussi de dormir chez des amis notamment lorsqu’il y avait des soirées. 

A la fin des vacances nous avons repris nos études respectives : infirmière pour Joelle et management pour moi. Les jours et les semaines s’écoulaient lentement. Trop lentement à notre gout. On attendait la fin de la semaine avec impatience On se rejoignait le week-end chez une amie à Belley. Le premier arrivé attendait l’autre chez cette jeune femme dont le père était dentiste. Nous avions tellement faim l’un de l’autre que quelquefois, avant de se parler nous faisions tout de suite l’amour dans la chambre de cette amie complice. 

On aurait pu penser que cette vibration des corps finirait par disparaitre ou s’atténuer avec le temps. Au contraire elle était toujours là, sous la main bien présente, prête à se manifester à tout moment. Un jour nous étions allés passer la soirée à Hauteville-Lompnes. Il y avait une sorte de château célèbre qui faisait hôtel-restaurant et qui avait une boite de nuit située dans les sous-sols du donjon. Nous dansions, Joelle et moi, tendrement et étroitement enlacés. Je me souviens bien de ce moment-là. Le DJ avait mis ‘’Only you’’ des The Platters. A peine la chanson avait-elle commencée, et que le rythme de la langoureuse musique atteignait nos oreilles, le corps de Joelle entra si rapidement et si intensément en résonnance que cela devint vite intolérable. Nous avons quitté la piste de dance précipitamment. J’ai soudoyé un serveur pour avoir une chambre dans l’hôtel. A peine la porte de la chambre refermée nous nous sommes écroulés sur la moquette et nous avons fait notre première séance d’amour. Après cette première rasade nous nous sommes glissé sous la couette. Une fois que nous avions retrouvé notre souffle et la maitrise de nos sens nous avons fait de nouveau l’amour, cette fois très lentement. 

Oui ‘’Only you’’ des The Platters était la chanson qui avait été écrite pour nous. Elle sera notre chanson fétiche : 

Toi seul peux faire en sorte que tout ce monde semble bien
Only you can make all this world seem right
 
Toi seul peux éclaircir les ténèbres
Only you can make the darkness bright

Seulement toi et toi seul peux me faire vibrer comme tu le fais
Only you and you alone can thrill me like you do

Et remplis mon cœur d’amour pour toi seulement
And fill my heart with love for only you

Oh, toi seul peux faire tout ce changement en moi
Oh, only you can do make all this change in me

Car c’est vrai, tu es mon destin
For it’s true, you are my destiny

Quand tu me tiens la main, je comprends la magie que tu fais
When you hold my hand I understand the magic that you do

Tu es mon rêve devenu réalité, mon seul et unique toi
You’re my dream come true, my one and only you

Oh oh, toi seul peux faire ce changement en moi
Oh oh, only you can do make this change in me

Car c’est vrai, tu es mon destin
For it’s true, you are my destiny

Quand tu me tiens la main, je comprends la magie que tu fais
When you hold my hand I understand the magic that you do

Tu es mon rêve devenu réalité, mon seul et unique toi
You’re my dream come true, my one and only you

Où allions-nous comme ça ? Nous n’en savions rien et nous ne nous posions pas vraiment la question. La seule chose que nous savions c’est que nous voulions y aller ensemble.

La déchirure

Joelle et moi, avions repris le train-train de nos études. Nous passions tous nos week-ends ensemble à quelques exceptions près notamment lorsqu’il y avait des fêtes familiales où nous n’étions pas conviés ensemble.

L’essentiel pour nous était d’être réunis, le plus près possible l’un de l’autre afin de pouvoir se toucher, avoir un contact physique. C’était une manière de communiquer sans être obligé de se parler. Nous faisions souvent l’amour, chaque fois que nous le pouvions. Faire l’amour c’était une forme de communication. Un langage absolu qui faisait de nous comme un seul être. Une sorte de fusion atomique.

Mais comment faisions-nous l’amour ? Il faut bien le reconnaitre que nous étions encore des novices en la matière. Nous n’étions vierges ni l’un ni l’autre. Personnellement j’avais déjà coucher avec une demi-douzaine de filles et Joelle m’avait dit avoir connu un seul garçon. A cette époque les films érotiques comme ‘’Emmanuelle’’ n’était pas encore à l’affiche. Les salles spécialisées qui passaient des films pornographiques, X comme on disait à l’époque, restaient inaccessible pour nous qui étions jeunes et naïfs. En fait nous n’osions pas y aller.  Ces cinémas étaient, soi-disant, fréquentés par des pervers. Nous étions davantage les enfants d’une littérature romantique que d’une littérature érotique. A cette époque, d’ailleurs, la censure de cette dernière littérature sévissait encore. 

Alors comment allions-nous explorer cette aventure amoureuse et sexuelle ? Le mot a été prononcé. Nous avancions prudemment comme des aventuriers qui allaient explorer la ‘’terre incognita’’. Nous n’étions probablement plus des novices mais nous étions surement des apprentis. Et nous avions soif d’apprendre. J’avais une faible expérience en la matière mais je sentais obscurément que faire l’amour avec Joëlle était une chose extraordinaire et unique. Elle ressentait une intense exaltation dès que je lui faisais la moindre caresse. Un simple attouchement de ma part et son corps entrait en vibration, elle fermait les yeux et voguait alors en pleine béatitude. 

Lorsque je la pénétrais sa jouissance était différente. Elle gardait les yeux bien ouverts, et me regardait intensément avec des yeux exorbités pendant que son corps se tendait vers une jouissance qui paraissait sans limite. Enfermé dans l’étau de ses bras, elle me serrait si fort comme si elle voulait me faire pénétrer encore plus profondément en elle. Je devais fournir un terrible effort d’imagination en utilisant tous les artifices intellectuels possibles et imaginables pour empêche une éjaculation précoce. Quand nous faisions l’amour dans un endroit où les cris de Joëlle pouvaient ameuter tout le quartier, comme on dit, je lui mettais une main sur la bouche pour étouffer ses cris. Ce qui avait pour conséquence d’augmenter automatiquement la puissance de ses vocalises. Comme discrétion on pouvait faire mieux. Pour le dire autrement la discrétion était quasi impossible. Cela me rappellait la soirée dans ce château avec une boite de nuit dans le donjon avec des chambres au-dessus. J’avais loué une chambre pour justement aller faire l’amour car l’envie était devenue intenable après un slow dansé sur la chanson ‘’Only you’’ des Platters ? Après avoir fait l’amour et une fois nos sens apaisés nous étions redescendus dans la boite de nuit. Alors que nous descendions un long escalier qui tournait en longeant le mur pour rejoindre le dance floor nous nous aperçûmes que toutes les personnes encore présentes avaient le visage tourné vers nous et nous regardaient comme des martiens. Nous avions oublié la discrétion.

Nous parlions peu de notre avenir ensemble car pour nous il n’y avait pas de doute, nous serions ensemble pour la vie et la mort. Notre futur devait se développer tranquillement sans accroc.

Notre liaison n’était pas secrète mais nous étions convaincus qu’elle ne concernait que nous et personne d’autre. Nous n’avions pas vraiment mêlé ni convoqué nos familles respectives quant à notre vie commune. Sans que cela soit un dogme notre destin c’était nous qui l’organisions. Nous étions jeunes, libres et amoureux. Nous étions heureux et confiants dans notre félicité. Nous voulions nous explorer pour mieux nous connaitre. Où sont nos origines, d’où venions-nous. Joelle était très attachée à son ‘’terroir’’ de la région de Belley. Le lac Saint-Champ, le chalet familial au bord de ce lac. Jusqu’à aujourd’hui toute sa vie s’était déroulée sur ce territoire où il y avait sa famille et ses amis. Pour moi c’était différent, ma famille avait beaucoup voyagé.

Un jour, nous avions décidé d’aller passer une journée à la célèbre foire de Beaucroissant dans le département voisin de l’Isère. La foire était encore un marché aux bestiaux et de matériel agricole mais, avec le temps, c’était surtout devenu un immense parc d’attraction. Des auto-tamponneuses en passant par la femme à barbe, le tir à l’arc, … et l’andouillette moutarde. A cette époque le hot-dog n’avait pas encore le succès qu’il aurait plus tard. Or, il se trouvait que Beaucroissant était près du village de Montferrat où j’avais vécu ma prime enfance. Le lendemain j’emmenais Joelle visiter la maison et le château de Montferrat où j’avais découvert le monde et fabriqué mes premiers souvenirs. On rendit visite à Mr et Mme Durand, fermier et gardien du château qui étaient amis avec mes parents. Je présentais Joelle comme ma fiancée et future femme. Yvonne Durand, qui m’avait connu tout petit, déclara que Joelle était superbe et que nous faisions un très joli couple. Elle nous prédit également que nous aurions beaucoup d’enfants. 

A l’instant même de notre rencontre nous avions rompu sans préavis les relations intimes que nous entretenions avant de nous connaître. Joelle avait laissé tomber le garçon avec lequel elle vivait une petite amourette et moi j’avais laissé tomber la jeune femme avec laquelle j’entretenais une liaison depuis quelques mois. Aucun sentiment de culpabilité, ni regret et ni remord. On les avait tout simplement oubliés. Plus tard on s’apercevra qu’eux ne nous avaient pas oubliés. Nous évitions les endroits où nous étions susceptibles de les rencontrer. Si par hasard nous les croisions on évitait d’entrer en discussion avec eux. On était tellement heureux lorsque nous étions ensemble que personne ne devait s’immiscer dans notre bonheur.

C’était un jour de novembre. J’étais allé chercher Joelle à la sortie de l’hôpital où elle faisait son stage. Comme d’habitude on s’enlaça et on se bisouta. Joelle me retint fermement dans ses bras et elle a murmuré dans mon oreille : « je suis enceinte ».

Je la repoussais à bout de bras pour la regarder dans les yeux. J’étais abasourdi et sans voix. Avais-je bien compris ? Après quelques instants qui me parurent une éternité je questionnais : 

« Tu en es sures ? ». 

J’étais émotionné par cette nouvelle ce qui, manifestement, ne semblait pas être le cas de Joëlle qui me répondit tranquillement comme si de rien n’était :

« Cela faisait plus de trois semaines que je n’avais pas mes règles. Cet après-midi j’ai fait un test de grossesse à l’hôpital. Il est positif »  

« J’attends bien un enfant. » 

Je restais muet ne sachant pas quoi dire et comment me comporter.

« On le garde ?  Qu’est-ce que tu souhaiterais ? Un garçon ou une fille ? » 

Continua Joëlle avec un petit sourire et une attitude qui me semblait un peu provocante. 

Je dois avouer que j’étais complètement largué. Pas inquiet, ni apeuré par la nouvelle mais j’avais, comment dire, l’esprit qui tournait à vide. 

Voyant mon inquiétude et mon manque de réaction Joëlle voulu me rassurer.

« Ne t’en fais pas. J’ai eu le temps de réfléchir. »

« Que veut tu dire ? »

« Eh bien voilà. Nous sommes encore tous les deux étudiants et il nous reste encore deux ans d’études. Nous n’avons pas de revenu, ni de logement. Comment ferions-nous pour élever notre enfant dans ces conditions ? »

« Nous ne pourrons pas vraiment compter sur nos familles. Et il n’est pas question d’arrêter nos études pour prendre un travail. Notre avenir serait bien difficile tu ne crois pas ? »

En écoutant le raisonnement de Joëlle mon cerveau s’était remis à fonctionner.

« Tu as certainement raison ma chérie. » 

Il est vrai que, jusqu’à maintenant, nous n’avions jamais abordé la question d’avoir un enfant.

Joëlle avait pris les choses en mains et elle avait déjà décidé de la suite. J’en étais soulagé. 

A la fin des années soixante, surtout après 1968, la libération sexuelle s’était peu à peu installée chez les jeunes. ‘’Faites l’amour et pas la guerre !’’

Tel était le cri de ralliement des hippies. C’était une époque super et nous en avions bien profité. Mais la société n’avait pas encore suivi le mouvement. En retard comme souvent. La contraception et l’avortement étaient encore des sujets tabous. Pour tous ces problèmes on devait se débrouiller seul. 

Lors d’une relation sexuelle, le garçon, par pudeur, hésitait à parler ouvertement de contraception.  Avec une certaine lâcheté on se disait ‘’c’est à la fille de se débrouiller pour ne pas tomber enceinte’’. Quand une fille tombait enceinte souvent le garçon concerné fuyait sa responsabilité et laissait tomber la fille. Elle devait se débrouiller seule. Nous avions connu quelques cas dans notre entourage. Ce ne sera jamais mon attitude.

Joëlle avait repris la parole. 

« J’ai parlé avec des amis à l’hôpital. Je ne rencontrerai aucune difficulté pour avorter. Un ami médecin s’occupera de moi. »

« Tu es sure qu’il n’y aura aucun problème ? »

« Ne t’en fais pas. Tout ira bien. » Conclue Joëlle.

Déjà la femme avait pris la direction des opérations. Elle avait décidé rapidement ce qui serait le mieux pour nous deux. Je n’étais plus ni inquiet, ni soulagé mais seulement heureux d’avoir une compagne aussi volontaire et décidée. 

Mais maintenant nous devrions nous préoccuper de contraception avant tous nos ébats.

Tout se passa bien. 

Joëlle et moi avions à nouveau un avenir libre et sans contrainte.

Quelques jours plus tard, alors que je rendais visite à mes parents, je reçu la visite de mon ex-petite amie avec qui je sortais avant de rencontrer Joëlle.

« Cela fait une semaine que je te cherche de partout. Enfin je te trouve. »

« Pourquoi me cherches-tu ? »

« J’ai une nouvelle très importante à te dire. »

J’étais un peu agacé devant cette insistance à me voir.

« Et qu’est-ce que tu as de si important à me dire ? »

« Je suis enceinte. »

« Et alors ! »

« Tu n’as pas compris. Je suis enceinte de toi. »

« Quoi ! Impossible. On n’est plus ensemble depuis plusieurs mois. »

« Oui, c’est vrai. Mais rappelle-toi il y a deux mois à la soirée de Jean où nous nous sommes rencontrés, nous avons fait l’amour dans sa chambre. »

Le ciel venait de s’écrouler sur ma tête. Mon visage était devenu rouge d’émotion. Ma gorge était nouée et je ne pouvais plus parler. Ce qu’elle disait était vrai ! 

J’avais cherché à oublier cette soirée mais tout me revint en mémoire. 

C’était un week-end où j’étais seul. Joëlle était retenue par des affaires familiale. Elle devait assister à un baptême. Dans la matinée j’avais croisé mon ami Jean Lapin. Nous sommes allés boire un verre et nous avons parlé de chose et d’autre. Apprenant que j’étais seul le soir il m’invita à la boum qu’il organisait chez lui. Tous les copains seraient là, ça allait être très sympa. J’acceptais avec enthousiasme car j’allais échapper à une morne soirée de solitude. La soirée battait son plein et était bien avancée quand mon ex-amie arriva accompagnée d’une copine. Elle me repéra aussitôt. Son regard fît le tour de la pièce et elle avait conclu que j’étais probablement seul. Elle connaissait Joëlle car quelques semaines auparavant nous nous étions croisés par hasard à la sortie d’un cinéma. Elle fit le tour de l’appartement en saluant les amis mais en même temps probablement pour vérifier que Joëlle n’était pas là et donc que j’étais bien seul. Elle se dirigea aussitôt vers moi, me pris dans ses bras et me fit un baiser appuyé.

« Comment vas-tu ? Tu sais cela fait longtemps que j’espérais te voir seul. » me dit-elle avec les yeux embués. 

Elle se colla à moi et s’approchant encore plus elle me susurra dans mon oreille :

« Tu me manques énormément. Beaucoup plus que je croyais. »

« Et toi, est-ce que je te manque un peu ? »

J’esquivais la réponse et je lui dis. 

« Tu es venu seul ? »

Pourquoi n’avais-je pas parlé du beau temps ou de toute autre futilité ? Ma réponse idiote lui donnait l’occasion d’enchaîner totalement dans l’intime.

« Bien sûr que je suis seule. Je ne t’ai pas remplacé tu sais. Je t’aime et tu me manques énormément. J’ai bien essayé d’aller avec d’autres garçons mais ça ne marche pas dans ma tête. »

J’essayais de rester indifférent à ce discours en pensant à ma bien aimée. Mais cela devenait de plus en plus difficile. Elle s’était à nouveau collée à moi et me susurra à nouveau dans l’oreille :

« Tu sais ce qui me manque le plus ? C’est quand tu me ramenais le soir dans ta voiture et que tu me pénétrais juste avant que je rejoigne ma chambre chez ma mère. Tu te souviens comme c’était bon. »

Elle avait joint les gestes à la parole. Sa langue s’était glissée dans mon oreille et sa main me malaxait le sexe à travers le pantalon. Évidemment ce dernier me trahissait et il s’était mis à bander dur.

« Je vois que tu n’as pas oublié. Viens. » dit-elle.

Elle me prit la main et m’entraina vers une des chambres au fond de l’appartement. A peine la porte refermée elle me pris en main si je puis dire. Elle se mit à genoux, libéra mon sexe et entama aussitôt une fellation. Je n’étais pas de bois et je me suis laissé faire. Tout en me suçant elle avait enlevé sa culotte. Ensuite elle se releva et prit mon sexe dans sa main pour être sûr qu’il ne s’échapperait pas. Elle me poussa sur le lit où je m’étalais sur le dos. Elle grimpa sur moi et m’enjamba. Elle prit mon manche dans sa main et se l’enfonça dans sa chatte humide. Alors commença une frénétique danse du ventre. Sa respiration s’accéléra et rythmait le va et vient de son ventre. Mon sexe y pénétrait de plus en plus profondément pour en extraire le minerai de sa jouissance. Je ne pouvais plus me retenir. Mon propre ventre entra en synchronisation avec le mouvement chaloupé de son bassin et les soubresauts de mon sexe envoya des fortes giclées de sperme au fin fond de son avide chatte. Ce soir-là j’ai été cannibalisé par une nymphomane. Après l’explosion elle s’était allongée sur ma poitrine gardant mon sexe en elle. Alors que le rythme de sa respiration ralentissait elle susurra à mon oreille 

« C’était bon, c’était bon, oh que c’était bon n’est-ce pas ? Dis-moi que tu as aimé. »

Je ne répondais pas. J’avais oublié Joëlle pendant quelques minutes et je me sentais déjà honteux. Je me retirai de son vagin avide et je me suis assis au bord du lit mon jean et mon caleçon encore sur les chevilles. Sans même m’essuyer je remontais mes frusques et bouclais ma ceinture. Je sortis de la chambre, la fête battait son plein et personne ne faisait attention à moi. Je sortis de l’appartement et sans attendre l’ascenseur je pris l’escalier. Je démarrais ma voiture et je pris la route. Je m’enfuyais.

« Dès que je me suis aperçu que j’étais enceinte je t’ai cherché tout de suite pour te prévenir mais tu avais disparu. Je ne savais quoi faire et je ne savais pas avec qui parler. Au bout de trois semaines ne te voyant toujours pas j’en ai parlé finalement à ma mère. Elle ne s’est pas mise en colère mais elle m’a dit qu’elle ne voulait surtout pas avoir une fille mère dans la famille. C’est elle qui m’a suggéré de contacter tes parents pour savoir où tu étais. Et me voilà. »

Pensant à Joëlle je m’exclamais 

« Tu aurais pu avorter »

« J’y ai pensé. Mais à qui m’adresser ? Je savais que l’on pouvait se faire avorter en Suisse. Mais comment faire ? »

C’est vrai que Joëlle, de par son futur métier d’infirmière, avait eu la chance d’avoir des contacts dans le milieu de l’hôpital. Bien que l’avortement soit interdit en France on savait que certains médecins le pratiquaient par conviction ‘’la femme avait le droit de disposer de son corps’’. Mais tout était clandestin alors. La difficulté était de connaître les bonnes filières. Pour ceux qui avaient de l’argent ils pouvaient aller à l’étranger dans des pays, comme la Suisse où l’avortement était autorisé.

Le temps allait passer rapidement et dans quelques mois cet enfant allait naître. Mais quoi faire ? 

C’est à ce moment précis que je réalisais qu’un immense mur était en train de s’ériger entre Joëlle et moi. Un mur si haut qu’il devenait infranchissable. Comment allais-je pouvoir annoncer cette désastreuse nouvelle à ma bien aimé ? Intérieurement je pleurais de rage et de désespoir.

« Tu sais que mon père est mort et que ma mère élève seule ses quatre enfants. 

Elle ne veut pas ajouter la honte et la charge d’une fille mère à ses propres difficultés qui sont déjà grande. »

« Il faut qu’on se marie très vite. Ma mère insiste beaucoup pour que j’en parle à tes parents. »

Et voilà comment un terrible piège s’était refermé sur moi et venait d’un coup de gomme effacer l’esquisse de ma vie avec Joëlle. L’ébauche que nous avions commencée à construire ensemble depuis quelques mois venait de tomber et de se fracasser sur sol en mille morceaux. ‘’Ô rage, ô désespoir’’ comme criait Don Diègue dans le Cid. Je craignais la réaction de Joëlle quand je lui annoncerai cette terrible nouvelle. 

Je laissais passer quelques jours pour me faire à l’idée de mon avenir qui venait de prendre une orientation nouvelle. Cet avenir non désiré s’imposait à moi. J’avais fini par informer ma mère que la jeune femme avec qui j’étais sorti pendant quelques mois, était enceinte de mes œuvres. Après avoir décrit la situation complexe dans laquelle je me trouvais, ma mère ne tergiversa pas. Je devais assumer totalement. Pas question d’abandonner une jeune femme avec son futur enfant dont je serais le père. Je devais assumer totalement ma responsabilité. 

Mon sort en était donc jeté.

A la fin de la semaine je parti rejoindre Joëlle pour le week-end. En arrivant je la pris aussitôt dans mes bras et posait ma tête sur son épaule. Un peu plus longtemps que d’habitude. On parle souvent du sixième sens féminin. C’est certainement vrai. Elle a eu tout de suite l’intuition que quelque chose n’allait pas. Elle me repoussa à bout de bras et me regardant droit dans les yeux m’interrogea :

« Qu’y-at-il ?  Que se passe-t-il ? »

J’avais les larmes aux yeux. 

« Qu’est-ce que tu as ? Raconte » dit-elle en me resserrant dans ses bras.

Alors dans la douceur de ses bras je me suis libéré de ma peur. Je lui racontais toute l’histoire dans ses moindres détails. Je lui racontais ma faute sinon ma faiblesse lors de cette funeste soirée et mes remords d’aujourd’hui. Je ne cherchais aucune excuse et au contraire je m’accablais de reproches. Pourquoi avais-je … ? 

Mon cœur était sur le point d’éclater

Joëlle se mit à caresser mes cheveux. Elle me couvrait de petits baisers, dans le cou, sur les oreilles, sur le front. Chose étonnante, je compris qu’elle était en train de me consoler et qu’elle voulait soulager ma peine. Devant cet acte d’amour je ne l’en aimais que plus.

Avec sa sensibilité et sa perspicacité, Joëlle avait déjà tout compris. Notre destin commun venait de voler en éclat. Aucun retour en arrière n’était possible.

Les femmes sont incisives et plus volontaires dans leurs décisions, au contraire des hommes qui souvent hésitent, tergiversent devant les décisions difficiles et douloureuses.

Joëlle avait pris les choses en main comme elle l’avait fait quelques jours auparavant. Elle me conseilla de me rapprocher sans attendre de cette jeune femme, sa rivale. Que dorénavant je devrais prendre soin d’elle. Car être enceinte et attendre un enfant était le moment le plus important dans la vie d’une femme et aussi dans la vie d’un couple.

« Tu m’as dit qu’elle enceinte de plus de deux mois. Je suppose que vous n’allez pas tarder pour vous marier. »

« Mon chéri, à partir de maintenant, nous allons nous séparer et cesser de nous voir. »

« Continuer à nous voir n’aurait pas de sens. Tu me comprends ? » 

Joëlle venait d’ordonnancer ma vie future sans elle.

Après un dernier ‘’abbraccio’’ comme disent les italiens nous nous séparâmes et partîmes chacun de notre côté.

Alors que je m’éloignais de Bellay je ressentis la déchirure de mon cœur.

Victor Mac le 17 octobre 2024

Dans ce récit il y a probablement une autre histoire cachée et non dite :  

Le combat secret de deux femmes pour conquérir le même homme. 

L’une a avorté et perdu, l’autre n’a pas voulu avorter et a gagné.

Épilogue :

Six ans plus tard, un soir lors d’une sortie entre garçons, Jo rencontra par hasard Joëlle qui était avec des copines. Ils décidèrent de laisser leurs amis et de passer la nuit ensemble. A l’aube ils repartirent chacun de leur côté.

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